Ce texte est l’un des plus personnels que j’ai écrits. Il raconte l’un des moments les plus marquants de ma vie.

Ma mère avait une âme d’artiste, et je comprends aujourd’hui que j’utilise cette même créativité dans mon entreprise. Tout comme elle a été artiste avec la fleur qu’elle a créée, la tulipe noire, c’est quelque part ce qui m’a inspirée à bâtir à partir de mes deuils.

Mon entreprise, Alliée du deuil, c’est ma tulipe noire à moi.

La tulipe noire

C’était le 24 juin 1995, j’étais étendue au sol du Boeing qui me ramenait au bercail. Je venais de perdre conscience à cause d’une chute de pression, mais je soupçonne que mon corps avait pressenti ce qui m’attendait à l’atterrissage. Cette journée, il n’y avait pas que l’avion qui allait atterrir sur terre, au même moment, je revenais dans la réalité que j’avais laissée derrière moi, à mon départ vers Vancouver.

Je ne me rappelle pas avec qui, ou de quelle façon, 10 jours plus tôt, j’allais prendre la décision de partir chez mon oncle et ma tante, malgré ce moment crucial de ma vie. Mon oncle était dirigeant d’une compagnie aérienne, il avait donc des droits de passages hors du commun. Il était venu me chercher aller-retour Vancouver-Montréal, pour m’accueillir jusqu’à chez lui.

Je me rappelle peu de choses de ce voyage, mais lorsque, durant le vol, il m’a demandé de quitter mon siège avec toutes mes choses et de le suivre à tout juste 30 minutes de notre arrivée, les images se sont fixées en moi, comme si c’était hier!

Il a gardé mon sac, m’a fait un clin d’œil et m’a laissé aux bons soins de l’agent de bord. La tête remplie de questionnements, je suivais cet homme jusqu’à l’avant, vers le cockpit!

Le jeune homme déplia un siège entre les 2 pilotes, il attacha la ceinture de sécurité, referma la porte de ce minuscule espace et ça y était… C’est presque impensable d’avoir vécu cela, à la suite du 11 septembre, que nous avons connu, mais je l’ai vraiment vécu!

Les pilotes se sont présentés, ils m’ont souri et c’est dans un silence complet, du moins celui qui m’habitait, que nous avons amorcé la descente. C’était, comment dire? Inimaginable. Je ne pleurais pas, mais les larmes coulaient sur mes joues, je suis persuadée que ma bouche est restée ouverte du début à la fin, c’était magique. En fait c’était une drôle de poésie qui s’exerçait en moi à ce moment précis…

Ma mère me disait souvent que le ciel était le pays de mes 2 pères décédés et pendant que l’on m’offrait cette chance de regarder ce ciel dans le bleu des yeux, pendant que je vivais cette descente vers Vancouver, ma mère elle, amorçait son envol… Ma mère était en fin de vie.

À ce jour, les sensations de l’engourdissement que je vivais avec les dernières semaines m’empêchaient de me rendre compte, que c’était bizarre de quitter celle qu’on aime le plus au monde, dans ce moment de sa vie. Aujourd’hui je comprends que la survie émotive est prête à beaucoup pour retarder l’acceptation de la réalité. Fuir devient une drogue qui est facile de se resservir, jusqu’à ‘’l’overdose’’ inévitable.

Peu de souvenirs de ce voyage, une pseudo pause mentale, des bons soins, un moment pour reprendre des forces pour ce qui allait incontestablement arriver, et hop, le moment de revenir était déjà venu.

À mon retour, ce 24 juin, je suis persuadée que ma mère était entrée dans son dernier coma, au même moment que j’avais perdu conscience. Ma tante qui m’attendait à l’aéroport avec autant de bras que d’amour, m’a supportée jusqu’à la maison où reposait ma mère inerte dans son lit.

Cette journée, couchée à ses côtés, je vis par la fenêtre une fleur qui attira mon attention. Pour mieux comprendre ma mère, je dois expliquer qu’elle était maniaque du jardinage, des fleurs, des plantes. Des dizaines de semences en gestation arboraient constamment le bord de fenêtre. La maison ornait des airs du jardin botanique et je ne pourrais vous dire combien de fois je l’ai surprise avec sa lampe frontale dans la plate-bande de la cour, jusqu’à tard… très tard, le jardinage était son art.

Cela dit, quelle ne fut ma surprise de réaliser que cette fleur magnifique était une tulipe noire. J’en ai eu des frissons! Premièrement, je ne savais pas que ça existait et je dois avouer timidement que j’avais vu en cette fleur un signe évident que la fin était certaine.

Le temps venu, je l’ai coupée avec quelques autres et je les ai déposées sur maman pour honorer son dernier souffle.

13 années ont passé, jusqu’à ce que je retrouve, par la magie de Facebook, mon oncle Guy qui m’avait accueilli à Vancouver. L’heure des gratitudes était arrivée. Il avait été présent à un moment crucial de ma vie et je brûlais d’envie de le revoir. Tout aussi spontané que dans le passé, il planifia un aller-retour rapido, afin de pouvoir se rencontrer.

J’ai eu l’impression de retrouver une portion de mon coffre à souvenirs, cette partie de ma vie s’était éteinte avec ma mère, mais je ressentais en moi un réel besoin de me rappeler et comprendre, comme si c’était moi qui sortais d’un coma. Ce soir-là, l’opéra de Montréal deviendra la trame sonore de cet émouvant souvenir, celui de la fleur noire.

Durant le souper, il m’a rappelé mon état, cette sensation d’être déconnectée de moi, cette impression que je donnais d’être en contrôle de tout ça. On a parlé du rêve de ma mère d’aller au Japon et au Tibet, et il m’a dit tout bonnement comme ça… ‘’Ce dont je suis le plus fier, c’est que ta maman l’a eu sa tulipe noire!’’

‘’Quoi, sa tulipe noire?’’

‘’Oui quand ta mère est décédée, il y avait bien une fleur noire devant sa chambre?’’

‘’Oui, ça je sais! Pourquoi me parles tu de ça?’’

‘’Karine! Cette fleur noire, ta mère, a dû mettre plusieurs années pour la créer! Cette hybride, juste avant son départ, elle l’a eue!’’ J’étais bouche bée.

C’était un morceau manquant à mon casse-tête, on m’offrait sur un plateau d’argent, un cadeau magnifique.

Ce qu’elle a créé avec sa fleur, elle l’avait fait pour moi. Toute sa vie, malgré les pertes, elle a nourri chez moi le droit d’être différente, encouragé le fait de ne pas me fondre à la couleur des autres. Sans rien imposer, en me laissant le temps, elle tentait de faire émerger le meilleur de moi. Même imparfaite, elle m’aimait comme j’étais. Elle était discrète sur ce qu’elle désirait pour moi, elle se concentrait plutôt sur la possibilité que, même après son départ, tout comme pour la fleur noire, je saurai un jour comprendre, qu’il est possible, tel l’hybride d’une tulipe de transformer nos deuils en quelque chose de grand et d’unique.

Extrait du livre Le deuil est un chemin de Compostelle intérieur — Auteure : Karine Leclerc — Publié en 2020.